Lettre ouverte d’un agronome à Jean-Claude Juncker, Président de la Commission européenne

Les importations de soja sont cancérigènes pour la PAC !

Monsieur le Président,

Pour aider le président Trump engagé dans un bras de fer commercial avec la Chine, vous souhaitez que l’Union européenne importe plus de soja en provenance des États-Unis. Cela nous replonge dans le cauchemar de l’accord oléagineux de Blair House de 1993, préalable à la capitulation de l’agriculture européenne aux accords de l’OMC de Marrakech. Depuis 25 ans le monde a changé. L’agriculture de l’oncle Sam a perdu son leadership. L’Amérique latine domine le marché du soja, la Russie exporte plus de blé que les États-Unis et l’Ukraine est le pays le plus compétitif en maïs. Les « farmers » américains ont largement contribué à l’élection de Donald Trump, un président qui défend aussi bien l’industrie que l’agriculture américaine. Les autres grands pays comme le Brésil, l’Inde ou la Chine protègent également leurs marchés agricoles pour soutenir leurs agricultures et leurs paysans.

Protéines végétales, les carences de la PAC

Le soja est une plante oléoprotéagineuse, elle fournit de l’huile végétale et surtout des protéines végétales. L’Union européenne n’est autosuffisante qu’à hauteur de 35% de ses besoins en protéines végétales et 39 % pour les huiles végétales. Elle dépend donc très fortement des importations pour assurer la sécurité alimentaire de sa population. Les cultures d’oléoprotéagineux représentent moins de 20 % de la surface des grandes cultures de l’UE – dominées par le blé – alors qu’aux États-Unis ce taux est de près de 40 % et en Argentine ou au Brésil de plus de 60 %. Cette amplitude de différences est anormale sur les plans agronomique et stratégique, elle est un symptôme révélateur des dégâts produits par le libre-échange sur les agricultures mondiales.

Soja toxique et indésirable

Le soja que nous importons ne répond pas à nos modèles agricoles et alimentaires pour au moins 3 raisons :
• si vous traversez l’Illinois vous ne verrez que 2 cultures : maïs et soja. Dans le cadre du verdissement, la PAC impose aux agriculteurs européens l’obligation de présence d’un minimum de 3 espèces de cultures arables annuelles différentes. Les productions américaines et brésiliennes ne remplissent donc pas ces conditions ;
• le soja américain est à 95 % OGM, ces variétés sont interdites à la culture en Europe en raison d’un risque environnemental et sanitaire ;
• les graines de soja importées sont issues de variétés « Roundup ready » dont les cultures ont été pulvérisées plusieurs fois au glyphosate en végétation. Le tourteau qui en est issu est, avec les légumes secs importés également du continent américain, un des aliments qui contient le plus de résidus de glyphosate. Il est surprenant que l’Europe projette d’interdire l’utilisation du glyphosate alors que ses productions agricoles en sont majoritairement exemptes et que l’on laisse ouvert un boulevard à des produits importés dont on sait pertinemment qu’ils sont contaminés à un niveau élevé.
Pour protéger les consommateurs il y a bien, dans l’attitude de la Commission européenne, 2 poids, 2 mesures. Vous n’hésitez pas à imposer des nombreuses contraintes, voire des brimades, aux paysans européens mais quand il s’agit du commerce international, pratiqué par les géants du grain, tout est permis au nom du libre-échange !

Septicémie de notre agriculture

Les importations de soja déstructurent toute l’agriculture européenne. Les surfaces que nous devrions consacrer aux oléoprotéagineux et aux plantes fourragères protéiques comme la luzerne sont, par défaut, cultivées en blé. Résultat, l’UE est devenue artificiellement excédentaire en blé alors qu’elle est globalement déficitaire dans le secteur des grains. Pour écouler ce blé, nous devons le vendre à bas prix sur le marché mondial. En 30 ans, cette dérive a divisé par 3, en monnaie constante, le prix européen du blé. Or, le prix du blé est à l’ensemble des productions agricoles ce que le diapason est à l’orchestre. À commencer par les légumes dont les prix des contrats sont calés sur les cours des céréales. Ensuite, toutes les autres petites productions végétales comme les fruits rouges ou les asperges sont plus ou moins développées pour compléter le revenu qui n’est plus obtenu avec les grandes cultures : quand leurs surfaces augmentent, leurs cours baissent. Les productions animales sont également liées au cours des céréales. Quand un éleveur de porcs ou de volailles engraisse ses animaux avec des céréales à bas prix et des tourteaux importés à des prix de dumping par rapport à leurs coûts européens de production, il crée, malgré lui, des distorsions de concurrence avec les éleveurs de vaches allaitantes qui eux nourrissent leurs Charolaises avec l’herbe qu’ils produisent dans leurs fermes. Vous déclarez de manière simpliste qu’en signant un accord avec les Américains sur les importations de soja, vous souhaitez aider certains éleveurs à s’approvisionner en aliments du bétail à bas prix. En réalité vous déstabilisez un équilibre et vous portez préjudice aux éleveurs des zones d’herbages. De plus quand vous signez des accords de libre-échange tels que le Ceta, le Tafta ou le Mercosur pour importer de la viande, aidez-vous nos éleveurs ?

Vous n’ignorez pas que ces importations de soja découragent les agriculteurs européens à développer des cultures protéiques sous forme de fourrages ou de grains et qu’ensuite vous les condamnez au titre du verdissement parce qu’ils n’ont pas des cultures assez diversifiées ! C’est la double peine que vous infligez à nos paysans !

Agriculture, culture et santé : les remèdes sont en dehors de l’OMC

L’agriculture est régie par l’agronomie, une science du vivant aussi complexe que la médecine. Toutes les productions agricoles sont connectées les unes aux autres comme les organes d’un corps humain. Tels des agents pathogènes, ces importations de soja nuisent profondément à l’agriculture européenne. Si notre PAC avait une bonne prophylaxie, vous pourriez quasiment supprimer tout son budget qui n’est utilisé actuellement que pour soigner maladroitement ses dérives. L’écologie, via le verdissement, est aussi inefficace pour soigner les dégâts du libre-échange qu’un antibiotique contre un virus ! Et les agriculteurs européens finissent par mourir écartelés entre ces deux idéologies.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations distinguées.

Nicolas Jaquet
Paysan, ingénieur agronome,
Président de l’Organisation des producteurs de grains (OPG)

 

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